Jean-Michel Jarre, une vie conjuguée au futur (La Libre Belgique, 19 avril 2025)
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Musique Concepteur de l’environnement sonore de l’expo “Amazônia” à Tour & Taxis, il donnera un concert événement place des Palais le 1er juillet avant de célébrer les 50 ans de son manifeste “Oxygène”. Tout ça valait bien un entretien à bâtons rompus.
Rencontre Luc Lorfèvre
Au même moment où son père, Maurice Jarre, remporte des Oscars à Hollywood pour les bandes originales de Lawrence d’Arabie (1963) et Docteur Jivago (1966), son fils Jean-Michel Jarre est en quête de mentors spirituels et d’aventures musicales au sein du très sérieux Groupe de recherches musicales (GRM). Après y avoir côtoyé les pionniers Pierre Schaeffer et Karlheinz Stockhausen, il achète ses premiers synthétiseurs analogiques au début des années 1970 tout en commençant une carrière de parolier pour Christophe, Patrick Juvet et Gérard Lenorman. Conçu comme un voyage écologique instrumental en six mouvements, son premier album Oxygène le consacre sur la scène internationale en 1976.
“ En 1976, tu étais disco ou punk. Quand j’ai présenté la maquette du morceau “Oxygène IV”, j’ai eu droit à tous les commentaires, se souvient-il aujourd’hui. “ Il n’y a pas de batterie, pas de chant, pas de guitare, c’est trop long pour la radio, c’est du suicide commercial.Ces réactions m’ont fait comprendre que j’allais dans la bonne direction.” Vingt-deux albums studio, quatre-vingt-cinq millions d’exemplaires vendus et quelques records d’affluence plus tard (2,5 millions de spectateurs à La Défense de Paris en 1990, 3,5 millions à Moscou en 1997), Jean-Michel Jarre ne se contente pas de regarder dans le rétroviseur. Plus que jamais attiré par les nouveaux outils, il enchaîne les projets : concert en plein air sur la place des Palais à Bruxelles, habillage sonore de l’exposition immersive Amazônia du photographe Sebastião Salgado (jusqu’au 11/11 à Tour & Taxis), installation Oxyville utilisant la réalité virtuelle pour la Biennale d’architecture de Venise, et célébration du 50e anniversaire d’ Oxygène en 2026. “C ’est le meilleur moment pour créer, faire de la musique et la partager sur différents supports ”, déclare l’artiste de 76 ans, toujours élégant.
Comment est née l’idée de ce concert place des Palais, le 1er juillet ?
Je n’avais pas prévu de tourner en 2025, car je prépare des concerts en 2026 liés au 50e anniversaire d’ Oxygène. Après ma prestation live à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, on m’a proposé la même semaine de faire un concert à la place des Palais, chez vous à Bruxelles, et à Pompéi. Je n’ai pas pu refuser. D’autres dates se sont ajoutées. Il ne s’agit pas d’une tournée, il s’agit de spectacles spécifiques qui s’inspireront des lieux. J’ai déjà fait des repérages place des Palais, j’ai aussi rencontré des maîtres artificiers belges et français. La scénographie sera liée à mon travail sur l’intelligence artificielle.
Quels souvenirs gardez-vous de votre premier mégaconcert bruxellois, à l’Atomium le 24 août 1993, jour de votre anniversaire ?
Je ne suis pas très anniversaire. Gamin, je n’avais pas droit à des fêtes, car tout le monde était en vacances. Mais, ce soir-là, ce fut inoubliable. Les producteurs avaient été débordés par l’affluence et les spectateurs les plus éloignés n’ont pas eu le meilleur confort d’écoute. Mais, pour le reste, c’est un souvenir extraordinaire. Pour moi Européen, l’Atomium, c’est aussi symbolique que la tour Eiffel. C’était un vrai plaisir de fondre ma musique dans cette ambiance rétrofuturiste.
D’“Oxygène” à la musique d’“Amazônia”, qui illustre l’expo immersive de Sebastião Salgado à Tour & Taxis, vos créations musicales réussissent à être engagées sans le moindre discours.
J’ai pensé très tôt que les mots et le verbe étaient les outils les moins complexes pour communiquer. Quand tu vois de vieux couples à la campagne, ils se tiennent l’un à côté de l’autre sans se parler. Pas parce qu’ils n’ont rien à dire, mais parce qu’ils n’ont plus besoin de mots pour communiquer. La chanson “Les mots bleus” que j’ai écrite pour Christophe en 1974 repose sur cette idée. “ Je lui dirai les mots bleus, ceux qu’on dit avec les yeux… ” La musique instrumentale a ce pouvoir de véhiculer des émotions et des idées sans les mots.
Vu de cette manière, quel est votre album le plus engagé ?
Je me méfie de l’engagement qui est planifié. Pour moi, la musique devient engagée là où elle est jouée et quand elle est interprétée. Se produire en Chine juste après la Révolution culturelle (Les concerts en Chine en 1981 – NdlR), jouer en extérieur en Arabie saoudite en veillant que les femmes et les hommes soient représentés de manière égale, créer un morceau à distance avec le lanceur d’alerte Edward Snowden font partie de ma démarche… C’est plus subtil qu’un long discours. Et, quand ça passe, c’est plus efficace.
De Christophe à Patrick Juvet, vous avez été un parolier très demandé au milieu des années 1970. Pourquoi avoir renoncé ?
Je n’ai pas renoncé. Je m’y suis remis en écrivant “Les vestiges du chaos” pour Christophe. C’est une anecdote étrange. Nous sommes restés enfermés toute une nuit à Paris pour écrire cette chanson. Nous étions tellement contents que Christophe a décidé d’appeler son album Les vestiges du chaos. Quand on est sorti du studio à 6 h du mat’, nous étions le 14 novembre 2015. C’est là qu’on a appris pour la tuerie du Bataclan qui s’était produite la veille.
Dans votre autobiographie “Mélancolique rodéo”, parue en 2019, vous consacriez déjà un chapitre entier à l’intelligence artificielle. Êtes-vous toujours optimiste à ce sujet ?
Je reste persuadé que l’IA est une opportunité absolument incroyable pour repousser les limites de notre imagination. Tu moissonnes le passé avec toutes les data à ta disposition et tu peux inventer autre chose. Le nouveau Miles Davis, la nouvelle Billie Eilish, le hip-hop de demain seront forcément générés par l’IA. Sans l’invention de l’électricité, tu n’aurais jamais eu Chuck Berry ou David Gilmour. Si on n’avait pas trouvé un moyen de mettre la couleur en tube, les peintres seraient restés dans leur atelier et il n’y aurait jamais eu l’impressionnisme.
Mais vous pouvez comprendre que ça fasse peur à certains artistes ?
Beaucoup croient que c’était mieux hier, que demain sera pire. C’est toujours la même histoire. Le théâtre a pris l’invention du cinéma comme une menace, le cinéma a flippé avec l’arrivée de la télé qui a eu peur de la VHS ou du streaming. Lorsque j’ai donné mon tout premier concert de musique électronique à l’Opéra Garnier en 1971, les musiciens de l’orchestre ont débranché la sono en signe de protestation. Les humains commettent une erreur par rapport au progrès : ils attribuent une responsabilité à la technologie. La technologie est neutre. L’IA est neutre, comme la fission de l’atome était neutre. C’est l’être humain qui peut s’en servir pour faire une bombe.
En 2007, à la sortie du raté “Téo & Téa”, vous étiez taxé de “has been”. Comment avez-vous remonté la pente ?
L’album Téo & Téa , c’est un vide artistique. J’ai traversé une sale période de dépression pendant une dizaine d’années. C’est un message que je passe d’ailleurs à tous les artistes qui commencent : on n’est jamais à l’abri de ce trou où, personnellement et professionnellement, plus rien ne va. Le projet collaboratif Electronica m’a sauvé. Il fallait que j’ouvre la fenêtre et que j’aille à la rencontre d’autres musiciens. Comme pour une fête, j’ai envoyé des invitations. À mon grand étonnement, tout le monde a dit oui. Moby, Massive Attack, Air, Laurie Anderson, Tangerine Dream… Au départ, c’était un petit projet et c’est devenu un mammouth : deux albums, 37 collaborations, cinq années qui m’ont nourri et relancé.
Il y a une théorie qui dit que les plus grands génies se nourrissent de leur art pour combler une faille. La vôtre, c’est votre père Maurice Jarre ?
Bien sûr. Ce n’était pas une faille, c’était une béance. Mon père ne s’est jamais occupé de moi. Quelque part, ça m’a poussé à entrer dans un processus créatif pour me faire remarquer de lui. Il m’a fallu des années pour comprendre qu’il avait lui-même des failles à combler. Son absence, dont a aussi souffert ma demi-sœur, n’était pas nécessairement de l’indifférence à notre égard. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il est avec moi beaucoup plus qu’il ne l’était de son vivant.
Quelle est la leçon la plus importante qu’il vous ait inculquée ?
Mon père m’a montré la voie à suivre. Cette singularité pour un musicien français d’avoir un trajet international hors format… C’est ce que j’ai aussi transmis à mes enfants, notamment à mon fils magicien (David Jarre, 48 ans, fils de l’actrice britannique Charlotte Rampling et Jean-Michel Jarre, NdlR ) qui a aussi tracé un chemin totalement atypique.
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